L’affaire de Jamal Khashoggi n’est pas encore terminée

Jamal Khashoggi

L’Arabie saoudite a admis samedi, 17 jours après la disparition de Jamal Khashoggi, que le journaliste saoudien avait été tué à l’intérieur du consulat du royaume à Istanbul.

Il aura fallu dix-sept jours – et de nombreuses incohérences dans sa défense – pour que l’Arabie saoudite reconnaisse enfin que Jamal Khashoggi est mort, le 2 octobre, dans son consulat à Istanbul à la suite d’une «rixe à coups de poings» entre le journaliste dissident et des officiels qui le recevaient.

Cette version, donnée dans la nuit de vendredi à samedi par le procureur général saoudien, a été peu après démentie par le directeur d’un centre de réflexion considéré comme proche de la direction du royaume, Ali Shihabi, qui impute la disparition de Khashoggi à «un étranglement et pas à une rixe à coups de poings». Bref, avant comme après cette reconnaissance saoudienne, la cacophonie persiste.

Trois jours après la disparition de l’opposant, le prince héritier et l’homme fort à Riyad, Mohammed Bin Salman (MBS), affirmait pourtant à l’agence Bloomberg qu’il ne connaissait pas le sort de Jamal Khashoggi, mais que, d’après ce qu’il en savait, il était sorti du consulat, quelques heures après y être entré.

Si le journaliste est bien mort d’une bagarre, qui a mal tourné, pourquoi alors ne pas avoir donné le corps à sa famille? Ou est-il d’ailleurs? Il aurait été donné à un «opérateur local», selon un représentant saoudien cité par l’agence Reuters.

Au-delà de l’enquête, d’autres questions se posent. Sur les premières sanctions prises par Riyad. Le général Ahmad al-Assiri, numéro deux des services de renseignements, et Saoud al-Qahtani, sorte d’éminence grise de MBS dont Le Figaroavait annoncé mardi qu’il était dans le collimateur, ont été destitués. Dix-huit autres personnes ont également été arrêtées.

Les lampistes suffiront-ils à éteindre l’incendie? Grand allié de l’Arabie, Donald Trump estime «crédible» la version saoudienne mais il précise que ce n’est qu’un «pas» vers l’établissement de la vérité. Y-en-aura-t-il d’autres? Il avait promis de «sévères conséquences», si Riyad est impliqué.

Ahmad al-Assiri, francophone, ancien de Saint-Cyr, et Saoud al-Qahtani, qui rappelait l’an dernier dans un Tweet qu’il ne prenait pas ses décisions seul, peuvent-ils avoir agir sans feu vert de leur chef MBS? Les spécialistes du royaume conduit depuis un an d’une main de fer par le jeune prince n’y croient pas. Aux Etats-Unis, de nombreux sénateurs, ont déjà mis en doute la version officielle. De même qu’Antonio Guterres, le secrétaire-général de l’ONU, qui réclame «une enquête rapide, approfondie et transparente sur les circonstances du décès». Mais l’investigation va-t-elle se poursuivre? C’est l’une des principales inconnues de ce samedi.

Une autre concerne l’avenir de MBS. «Renvoyer Saoud al-Qahtani et Ahmad al-Assiri, c’est aller aussi près qu’il est possible de MBS, souligne l’analyste Kristian Ulrichsen. Il sera intéressant de voir si ces mesures s’avèrent suffisantes. Si le goutte-à-goutte de détails supplémentaires (sur la mort de Khashoggi) continue, il n’y a plus de tampon pour protéger MBS», prévient-il.

Depuis une semaine, comme nous le révélions mardi, le roi Salman a consulté et écouté les «Sages» de la famille régnante, où la cote du jeune prince héritier a encore baissé. Selon une enquête de Reuters, le roi n’a été informé de cette affaire que quelques jours après son déclenchement. Une affaire qui a considérablement terni l’image de son pays. Va-t-il continuer d’absoudre son fils préféré?

Le monarque a annoncé la création d’une commission ministérielle présidée par MBS pour restructurer les renseignements saoudiens.

Une source officielle citée par Reuters affirme qu’il n’y avait pas d’ordre explicite de tuer Khashoggi, simplement une «consigne générale de ramener les opposants dans le royaume». Mais qui peut sérieusement croire que le problème vient uniquement d’un mauvais fonctionnement des grandes oreilles saoudiennes?

Depuis des décennies, Salman était l’arbitre des bisbilles entre princes au sein de la famille régnante. À 83 ans, le monarque, dont la santé laisse à désirer, se retrouve à gérer un problème, cette fois, autrement plus dangereux, qui touche à la crédibilité internationale de celui qui dirige au quotidien un royaume, acteur de premier plan pour la régulation du marché pétrolier et pièce maîtresse pour la stabilité du Moyen-Orient.

Vendredi, le roi a appelé le président turc Recep Tayyip Erdogan. Les deux pays ont promis de continuer de travailler ensemble. Le prince Khaled al-Faysal, homme de confiance du roi, s’était rendu en Turquie négocier avec Erdogan. Ankara va-t-il se satisfaire de cette reconnaissance saoudienne? Si oui, quelles en sont les contreparties, voire les bénéfices que la Turquie en retirera? La Turquie va «tout» révéler sur le sort de Jamal Khashoggi, a précisé samedi un porte-parole du parti au pouvoir AKP. «La Turquie va révéler tout ce qui a pu se passer. Personne ne devrait avoir le moindre doute sur ce point», a déclaré Omer Celik cité par l’agence de presse d’Etat Anadolu.

La France et la Grande-Bretagne, principaux alliés de l’Arabie en Europe, se satisferont-ils, elles aussi, des explications saoudiennes. Lundi soir, Emmanuel Macron attend avec exigence  des résultats de l’enquête sur la mort de Khashoggi. L’habillage saoudien donné ce samedi matin répondra-t-il aux «exigences» de vérité affichées par Paris et Londres?

L’affaire de Jamal Khashoggi n’est pas terminée.

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